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retour: le bétisier 7 Mai 1982. aiguille Dibona, Oisans
nous avons commencé à 8h, dans la fraîcheur du matin. une sorte de jubilation intérieure s'est emparée de moi, qui se traduit par un léger tremblement. trois mètres devant moi, Pierrot, le dos courbé, semble concentré au maximum. un an d'entraînement à 40 heures par semaine, encadrés par des spécialistes nous a emmené à notre niveau maximum. aujourd'hui, c'est le jour J, il faut s'arracher, aller le plus vite possible. l'horaire prévoit 30 minutes pour manger, mais nous préférons continuer en mâchonnant notre sandwich, sans un mot, sans un regard. aujourd'hui, c'est Pierrot qui est devant, mais après demain, nous grimperons en réversible. c'est vers 16h que les choses deviennent plus difficiles: pas un souffle d'air, la sueur qui pique les yeux, la tête vide, les muscles du dos qui tirent... mais pas question de mollir, et, toujours sans un mot, nous reprenons, vite, vite... lorsque nous sortons, à 17h30, épuisés, nous avons vraiment donné tout notre "jus": l'épreuve marathon de construction mécanique est terminée, nous pouvons partir sereinement pour un long week-end de montagne! mais là, c'est une autre affaire: nous avons bien peu d'expérience... l'aiguille Dibona, nous en avions rêvé en cours. sur les 100 plus belles, c'était un tel élancement... ce sera donc notre objectif, et pour une de nos premières grandes courses, si tôt en saison, c'est plutôt gonflé... nous devions être 4 pour deux cordées, mais Michel s'est dégonflé. Cathy nous accompagnera donc sans grimper, mais sa présence au refuge, totalement vide en cette époque, sera rassurante. (enfin, pour nous, parce que pour elle...) la montée au refuge est enneigée en majeure partie. nous n'avons pas de crampons, un seul piolet pour 3, aussi, le passage de la cascade, avec taille de marches "à l'ancienne" est bien expo. nous galérons 6 heures, enfonçant jusqu'au ventre, chargés comme des bourricots. quelques temps auparavant j'ai perdu ma veste "Cardis", et un pote m'a passé en remplacement un gros blouson de velours côtelé, qui doit peser plus de 2 kgs à lui seul lorsqu'il est sec. le reste du matos est à l'avenant. ce putain de casque qui fait toc-toc sur ma tête à chaque pas me fait "péter les plombs". Pierrot me remplace pour faire la trace. un quart d'heure plus tard, il craque à son tour, nous sommes quasiment au même endroit, c'est un cauchemar, on n'arrive pas à sortir les jambes de la neige. lorsque je reprend la trace, seule la hargne me permet d'avancer. le survêtement en coton gorgé d'eau me tombe à mi cuisse, la neige et le flotte me dégoulinent dans les godasses. ça sèchera cette nuit. Cathy ne bronche pas et suit. on finit par arriver. le refuge d'hiver est ouvert, bonne nouvelle.... dans le dortoir, 8 couvertures chacun seront nécessaires pour nous réchauffer et nous sécher.
vu d'en bas, l'itinéraire Boell-Stoeffer ne saute pas aux yeux, c'est le moins que l'on puisse dire, et pour ma part, je dors mal, cette nuit là, l'immense face de l'aiguille s'écroule sur mon sommeil, et me donne le vertige. rêve prémonitoire, j'erre sans fin dans un face labyrinthique lorsque sonne l'heure du départ. nous partons vers 10 heures seulement, à cause du froid vif du petit matin, et les choses ne tardent pas à se compliquer. le tunnel de la 2e longueur, une refougne en IV, est bouché par la neige et la glace. on en fait donc le tour, au prix d'une vue plongeante sur le refuge, d'un passage un peu plus dur et d'une perte de temps conséquente car la glace tapisse aussi le fond de la fissure. les maigres vivres de course que nous avons emmenées, ainsi que la gourde en profitent sournoisement pour rejoindre Cathy qui nous observe tout en bas, depuis la terrasse du refuge. plus rien à manger, ni à boire... dans le granit compact, les hexcentrics s'amusent comme des fous en faisant
le coup du téléphérique... mais nous en avons une certaine habitude, dressés
sur le calcaire poli de la falaise de Safres qui recrache les coinceurs. bien plus haut, la voie bifurque vers les cannelures Stoeffer, un joli verglas luit vers le surplomb, ce qui fait que, plus que jamais, surplomb fait penser à plomb..."fais bien gaffe, Pierrot". un piton me remonte le moral: finalement, le granit givré ne tenait pas si mal... nous sortons le petit bouquin bleu quasiment à toutes les longueurs, et la lecture prend un temps considérable. on jurerait entendre ricaner les auteurs, lorsqu'on lit: "se diriger vers des surplombs humides et noirâtres (super!), remonter une fissure, éviter un vague gendarme par la gauche, revenir à droite sur 20m, jusqu'à une sorte de vire peu marquée..." de plus, il faut changer d'itinéraire plusieurs fois puisque notre voie est un enchaînement de tronçons ... allez, faut pas traîner vers 15h, le hasard, la configuration du terrain ou le topo nous conduit dans un névé suspendu. en chaussons gorgés d'eau, nous vivons là un grand moment de solitude, avec le manche du marteau pour tout point fixe... nous sommes un peu perdus dans cette face qui nous apparaît immense, un vrai dédale, il est clair que nous allons exploser l'horaire... nous l'avons déjà explosé! ce qui est bien moins clair, c'est la voie que nous allons employer pour la descente. le couloir "normal", dans l'après midi, résonne du bruit de coulées de neige. en nous s'insinue l'idée que la seule solution raisonnable est la redescente intégrale en rappel des 400m de la face, a priori pas équipée pour ça. raisonnable ?? l'heure tourne, et heureusement, les choses se calment. à 19h, nous débouchons sur l'arête faîtière. trois fois l'horaire "topo". sacré Labande... quelques minutes de réflexion: le couloir de descente après le rappel de la voie normale nous apparaît comme un piège, l'idée de se mette là-dedans en chaussons nous soulève le cœur: allez, on redescend en rappel, sans traîner, car nous n'avons ni vêtement chaud, ni lampe frontale. ni vivres, vous vous souvenez? nous, nous n'avons pas oublié, ça fait 12h que nous n'avons rien avalé. vite, vite.. nous possédons encore 7 pitons. vu d'en haut, le refuge n'est pas loin: 400m à peine. mais curieusement, les mètres verticaux sont bien plus longs que les mètres "normaux", et le soir tombe déjà sur le cirque du Soreiller. premier rappel, sur 2 pitons jumelés par de la cordelette: béton, ça! oui, béton, mais trop consommateur et trop long, il y aura 14 rappels en tout, et il reste 5 pitons. on peut toujours espérer compléter avec quelques anneaux, mais ne rêvons pas, le rocher raide et compact ne s'y prête guère... on va essayer de rejoindre la voie de montée, pour réutiliser le matos en place. deuxième rappel... corde gelée, ça ne coulisse plus. là, on se regarde, incrédules "oh, ça va nous lâcher, oui??"...à force de tirer comme des ânes, ça vient. ouf! faudra gérer le problème plus sérieusement. mon grand cauchemar, c'est de laisser filer la corde en bas et de se retrouver comme des cons, petits points perdus dans cette grande face, crispés sur un clou comme des naufragés agrippés à un morceau de bois, en plein océan, et ce souvenir revient me hanter à chaque rappel, depuis lors. pour aller plus vite, nous abandonnons un mousquif à chaque clou, sans regret ni hésitation. nous ne sommes pas riches, mais ça évite de brasser de la corde, ça coulisse bien mieux et il s'agit de rentrer notre carcasse dans le refuge avant la nuit noire. une idée nous fait sourire quand même: si une cordée un peu perdue voit le matos qu'on a laissé et essaie de rejoindre nos clous en plein mur de granit lisse, ils ne sont pas sortis de l'auberge... quatrième rappel: les doigts gourds, je laisse tomber mon "8" qui dévale en tintant joyeusement sur le beau granit fauve de l'Oisans. Cathy, tout en bas, nous entend galérer, voit tomber le matos depuis ce matin, et commence à s'inquiéter. à cette époque, je ne connais pas encore le "demi-cab", je descend donc en rappel en "S", avec auto assurance au prussik qui me sert aussi de ralentisseur. pas trop confort en plein vide, malgré l'intérêt historique de la méthode. le regard aiguisé par la pénurie de pitons qui se précise et l'obscurité qui tombe, nous reconnaissons à présent la voie sous les cannelures Stoeffer, mais fortement décalés sur la droite. dans notre axe, une ligne de toits qui nous ferait pendouiller dans le vide à plusieurs mètres du rocher. pas de doute, il faut traverser. Pierrot descend à mi-corde, essaie un pendule... bien trop court! une minute passe, c'est le moment d'être créatifs. ah, une idée: le double pendule! nous l'avons inventé ce soir-là, pendus à 200 m au dessus du refuge du Soreiller. Pierrot, toujours à mi-corde, pendule tant qu'il peut, s'accroche au rocher et pitonne. je descends le rejoindre, je le dépasse jusqu'en bout de corde, et à mon tour, je pendule au maximum, je m'agrippe et je pitonne, puis pierrot récupère son clou (on a intérêt à être économes) et vient me rejoindre. l'intérêt est que chacun des deux "pendulateurs" risque un pendule moitié du pendule total, et vu d'ici, c'est un avantage décisif. nous avons rejoint la voie de montée, pas suréquipée à cette époque, pour un ou deux courts rappels, mais ça devient carrément critique: il fait quasiment nuit, et on est presque "à poil de matos", il reste un piton, un hexcentric et un mousqueton... et 120m à descendre, sans frontale bien sûr. plus qu'une solution: on tabasse hargneusement ce piton "ras la gueule" à violents coups de marteau, on fait un nœud, on envoie toute la corde en bas, à simple, puis on descend 100m là dessus. on essaiera de récupérer la corde demain. au pire, on aura laissé absolument tout notre matos dans la voie... Ouf! 100m de corde toute droite plus l'allongement, ça fait le quart de la face, on désescalade les 15 derniers mètres dans le noir à tâtons sans trop de mal . 22 h , il fait tout à fait nuit, quand nous rejoignons Cathy et nous voilà au refuge, pour une soirée glaciale mais chaleureuse.
épilogue....
15 septembre 2007, le retour 21h 30, nous sortons repus du petit restau de Saint Christophe en Oisans. nous n'avons pas pu résister à la tarte aux myrtilles. il fait nuit noire, pas de lune. seule, la lueur des étoiles découpe les formes noires des grands sommets. c'est sans doute une bonne heure pour attaquer les 3 heures d'approche vers le refuge. nous ne verrons pas apparaitre la flamme de pierre de l'aiguille, là haut, loin sur nos têtes, mais c'est peut être mieux ainsi. le chemin, nous n'en connaissions que le début, le reste était noyé sous la neige en mai 82 , mais nous retrouvons avec une certaine émotion le passage de la cascade. aussi profond qu'éclairent les frontales, ça semble plutôt gonflé d'être passés là sans crampons. 0h30. les lacets ont enfin capitulé. un petit mot sympathique et un peu incrédule nous attend sur la porte du refuge: "à enlever... si vous arrivez", dortoir 3, 1er étage. nos voisins de dortoir apprécient moyen notre arrivée tardive, et nous feront la gueule le lendemain. 9h30, à l'attaque de la voie, 50 m sous le soleil. j'avais gardé le souvenir intense d'un refuge vide, d'une grande solitude dans le cirque du Soreiller. je nous revois pendus au relais sous le tunnel, avec Pierrot, perplexes sous les dalles immenses: tunnel bouché par la glace, on fait quoi? aujourd'hui, pas de glace dans le tunnel, mais nettement moins de solitude. au second relais j'attends un quart d'heure sur une toute petite marche avant que les 5 personnes qui y sont installées ne soient aspirées vers le haut par les grandes dalles, pour atteindre les spits à mon tour, pendant qu'une cordée au dessous vire mes dégaines pour mettre les siennes, et que l'un des "papys-suicide" prend ma corde pour une corde fixe et se tire dessus au risque de m'embarquer. je change de relais avec un grimpeur croché à ma cheville et transfère l'écheveau de corde. s'ensuit un splendide spécimen de plats de nouilles. Cathy et Jean marc se décordent pour venir à bout du sac de nœuds, pendant que je me vache sur un spit. au dessus, ça se calme peu à peu, la chenille processionnaire est maintenant bien en marche, avançant par contractions successives des cordées. nous grimpons sensiblement au même rythme, les manœuvres au relais sont fluides. on se prête du matos pour ne pas dévacher la cordée qui suit en récupérant le sien, c'est plutôt convivial... chacun a fait la connaissance de son vis à vis dans la cordée de dessus ou de dessous. j'apprends que Pierrick est ingénieur parisien, il me parle de son métier, de ses filles, moi du mien, pendant que Cathy et Jean Marc font la connaissance d'Yvan, initiateur CAF . aucun stress dans d'itinéraire, il faut juste s'assurer que la cordée de devant suit bien le même enchainement de variantes: "Boel-Berthet-sept d'un coup- stoeffer " pour ne pas se laisser entrainer vers d'autres envolées. on peut alors se laisser aller au plaisir de la grimpe sur ce rocher de rêve, avec le ciel bleu roi en fond d'écran. cette fois, nous avons de la marge sur le niveau, et c'est encore meilleur, nous nous goinfrons de granit fauve et rugueux. les Parigots ont un coup de mou sous les Stoeffer. 25 ans plus tôt, il y avait un piton dans le toit de sortie, et j'en avais rajouté un. visiblement, un grimpeur a pensé qu'il en aurait meilleur usage ailleurs. ce petit surplomb des Stoeffer est LA blague de la Dibona: côté 4sup "d'époque", tout rond en sortie, et pas suréquipé, il vaudrait un bon gros 5 actuel, avec le refuge en bas, tout petit entre les jambes, lorsqu'on cherche une prise de pied. le topo des Parigots indique deux ultimes longueurs avant le sommet, mon altimètre n'est pas d'accord: 110 m avant le sommet. il a raison. l'escalade devient plus facile. deux longueurs, une vire, une cheminée raide avec relais sur friends et c'est le sommet. c'est ici, que, une boule dans la gorge, nous avions jadis plantés nos deux pitons jumelés pour nous lancer dans une cascade de rappels en face Sud. aujourd'hui, un bon sentier trace l'éboulis du couloir de descente, après un rappel de 50m dans la voir normale: du caviar! mais cette descente facile et rapide n'est pas pour tout de suite, il faut d'abord laisser évacuer les 12 personnes qui glandent sur le sommet, ou au relais de la voie normale, sans attendre que ceux qui montent encore arrivent jusque là, sinon, on y passera la nuit. on fait connaissance de jeunes grenoblois, on échange des points de vue sur le matos, on prend le soleil... c'est très agréable, il fait bon, pas de vent. voilà un plaisir que l'on s'accorde rarement, je n'oublierai pas. l'hélico jaune du secours en montagne vient se poser au refuge, tout en bas. un de nos compagnons s'angoisse un peu pour sa tente, que l'on voit secouée par le souffle de l'hélico... s'arrachera, s'arrachera pas??? elle hésite, puis résiste. d'après les rumeurs, il semble que l'un des "papys-suicide" s'est cassé la g..., quelqu'un a entendu "boum" dans la Madier, mais rien de grave, juste un peu de fraise des doigts apprendra t on . j'espère que ce n'est pas sur une des cordelettes de 4mm qui lui servait de sangle. ce n'est que 2h plus tard que Jean Marc installe notre rappel. pour gagner du temps, nous laisseons notre corde pour le rappel de 10 personnes, puis j'équipe la traversée d'une main courante pour atteindre l'éboulis, avec la corde des grenoblois. Yvan récupère tout le bazar et arrive tellement chargé de cordes qu'il ne voit plus ses chaussons. 20h30. le plein des gourdes fait, nous prenons congé de nos nouveaux amis avant d'entamer la descente. les frontales ressortent des poches, et nous atteignons le goudron à 22h30: plein les pattes, ce sentier est vraiment pourri! le projet de grimpe à Ailefroide le lendemain nous parait subitement déjanté. encore 2h30 de route??? ça fait dans les 1h à 2h du mat au lit... de camp. allez, hop, arrêtons les conneries au moins pour aujourd'hui, il est temps de se coucher, direction: camping de la Bérarde. |