alpiazur : alpinisme dans les Alpes d'Azur                  

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retour: le bétisier

12 juillet 1982.

premier canyon, premier secours: La Barlatte (haut Var)

voilà plus deux heures que nous barbotons dans l'eau froide de la Barlatte, vers 1500m d'altitude. pour notre premier canyon (la discipline n'existe pas encore...), nous n'avons pas pris de combi. si si, vous avez bien lu: nous avons même des combis de chasse sous marine, mais leur utilité pour descendre un canyon ne nous est pas venue à l'esprit... nous allons pouvoir méditer là dessus...

Cathy a eu du pot, elle a reçu un gros bidon d'huile moteur sur le pied en ouvrant le coffre de la voiture, hier soir, elle a passé une sale nuit, mais elle est restée au sec.

c'est donc en short et T-shirt trempé que je commence à équiper une cascade d'une dizaine de mètres, à la désescalader en "artif", parce que ce gros débit sur la tête ne me dit rien de bon. une cascade "no return"...

en short dans les gorges, juste avant la cascade

"no return". 

 

dernière photo prise par l'appareil, 

qui ne va pas tarder à boire le bouillon (froid...)

 

dans les sacs:

 100m  de corde, marteau, 5 pitons, sangles, mouskifs...

une heure plus tard, le tonnerre gronde dans ces gorges, dont nous ne savons pas quand elles vont se finir (pas de topo en ces temps reculés)...tiens, la météo n'avait pas prévu ça!

en quelques minutes, l'eau se trouble. je sens venir un bon gros plan galère à grands pas... deux solutions: on continue, et si ça monte fort, c'est fini, on se fait embarquer, ou alors, on remonte prudemment mais au pas de course jusqu' à un élargissement que nous avons repéré au passage.  trois secondes de réflexion, les jambes en coton, ça presse... allez, on remonte, fissa!

sur la berge terreuse, nous grimpons encordés, en baskets glissantes jusqu'à une sorte de mini-grotte suspendue, ou nous pitonnons un main-courante. vue imprenable sur la Barlatte qui gronde et s'énerve maintenant à 30 m en dessous... ouf, c'était la bonne option, mais nous avons l'air fins, perchés comme des moineaux transis dans notre trou à rats: en dessous le vide et l'eau, au dessus, une immense falaise dégoulinante. le trou est si exigu que nous ne pouvons pas redresser la tête, mais nous sommes un peu abrités de la pluie... non, de la grêle maintenant!

rien de sec à se mettre, ni de mouillé d'ailleurs: prévoyants, les gars. le claquement des dents est juste couvert par le fracas des blocs roulés par la crue. nous fouillons les sac: presque rien à bouffer non plus, quelques barres détrempées et un bout de gruyère palichon, pour 4 mecs affamés et transis... on est mal barrés.

du point de vue moral, ça pourrait être pire: 

Michel, le plus jeune, suit et tient le choc sans broncher. 

Pierrot est inoxydable. Pierrot, c'est mon pote d'escalade, on a déjà partagé quelques galères dues à notre inexpérience aggravée par un optimisme excessif. Pierrot, je ne l'ai jamais vu s'énerver, jamais un mot plus haut que l'autre, même quand ça va mal. surtout quand ça va mal. Pierrot, c'est comme un bon relais, tu peux te vacher dessus, c'est du costaud. sauf une fois en bateau, ou le mal de mer l'a terrassé au mauvais moment. mais là, pas de mal de mer!

Thierry, d'un naturel plus expansif, plus explosif, craignant terriblement le vide (il sera pourtant éclaireur chez les chasseurs alpins), a craqué et ne cesse de nous promettre un très sombre avenir. il ferait mieux de la fermer, parce que certains de ses scénarii les plus angoissants ne me paraissent plus si irrationnels...

pour ma part, je m'en veux des erreurs accumulées (ce n'est pas fini!), et j'ai une idée fixe: faut qu'on sorte !

une heure se passe, on n'en peut plus dans cette caverne pour nains. l'eau ne baisse pas, la pluie redouble, nous tremblons de tous nos membres... on va pas rester là comme des cons...

allez, on ressort de ce trou à rats, et je fais une nouvelle erreur: je laisse bêtement les 2 pitons de la main courante, les derniers. j'aurai l'occasion de le regretter...

la rampe herbeuse continue raide sur une cinquantaine de mètres vers l'impressionnante barre qui nous domine. nous progressons encordés, assurés sur des arbustes, boueux, misérables et tremblants, jusqu'au pied de la falaise, qui offre ce que les ancêtres connaissaient bien: un abri sous roche.  tiens, mon appareil photo barbotte dans la flotte, 2 litres sont rentrés dans le Tupperware sensé le protéger. je m'en fous, il faut sortir de là!

pendant que Michel et Thierry essaient de faire du feu avec le filament d'une ampoule de frontale déchargée et de l'herbe humide, je pars explorer le pied de la barre.

il y a bien un passage possible, une cheminée facile sur 10m, une terrasse, puis 15 ou 20m de III, et au dessus, la pente herbeuse reprend, avec des arbres .

Pierrot m'assure là dedans. un piton me réconforte, plus que 8m... mais les baskets boueuses glissent, l'adhérence n'est guère améliorée par mes tremblements spasmodiques dont l'ampleur me surprend...  quel con, si j'avais récupéré les 2 pitons... je n'ai pas le moral de risquer un gros plomb sur un mauvais piton... on est mal, mais pas blessés. je redescends.

merde, il faut sortir de là, il doit être 4 h de l'aprèm, tout le monde doit nous croire morts, et on ne peut pas passer la nuit ici, on va crever de froid. on n'arrive même plus à crier tellement les dents claquent, je n'ai jamais ressenti ça!!!

le plus têtu de la bande, je tente  autre chose: une traversée sur une vire déversée et gluante avec vue imprenable sur la Barlatte, assuré sur des ...touffes d'aromates: "pierrot,  c'est costaud, ces touffes de thym??  fais bien gaffe.. " Pierrot fait gaffe tant qu'il peut, mais c'est tout boueux, ça glisse dur. putain, tu parles d'une escalade... je cramponne désespérément des touffes d'herbes maigrichonnes qui vivotent dans une mauvaise fissure bouchée de terre trempée... si ça lâche, je vais voler  avec mon bouquet garni dans les mains ... allez, soyez cool, lâchez pas, les aromates! j'arrive au bout de la vire, les pieds sur le tronc horizontal d'un arbuste de 3 cm de diamètre, à la base d'une proue surplombante. au dessous, 80 m de pur gaz, et tout au fond la Barlatte qui me casse les oreilles et le moral. 

je souris quand même: je tremble tellement que mon arbuste s'ébroue. je regarde, morose, les gouttes d'eau tomber dans le vide... qu'est ce que je dois avoir l'air con, tout branlant sur mon perchoir!  bon, on fait quoi, maintenant???

au dessus, un mur de 5 m avant l'herbe. une sangle sur l'arbuste, et je m'engage: c'est pas très dur, mais je suis "terreur" depuis belle lurette... je commence à envisager le vol, sans l'énergie d'enchaîner: pas bon ça, mes bras commencent à devenir "bouteilles", si ça continue, ça va enchaîner tout seul, dans le mauvais sens...

ça presse, et il me reste une seule "cartouche": un coinceur gigogne câblé... et miracle, il y a une bonne fissure! d'hab' les coinceurs adorent te faire des farces et jouer au téléphérique sur la corde dès que ça barde au dessus, te laissant tout seul, séché par la peur à 10 m du point précèdent: celui là est d'une autre famille, il rentre dans sa fissure et ne bouge plus: ça vaut un très bon piton! depuis lors, je le garde dans une boite, je l'huile de temps en temps.. je l'aime ce coinceur.

rassuré, en trois enjambées, je m'arrache de cette proue finalement facile, et je choisis un arbre de 1m de diamètre pour établir mon relais. aaaah, c'est autre chose que les touffes de thym, ça! Pierrot tu peux prendre le pire plomb, ça tiendra. enfin, fais gaffe quand même: qu'est ce qu'on fera si tu es 20 m plein vide sous le gros mélèze, à la tombée du soir dans cette putain de renfougne glauque? je ne sais pas faire un moufle...

Thierry a carrément pété les plombs, il hurle: "pas question que je grimpe ce truc de fous, ou alors, bandez moi les yeux. ouais, c'est ça: bandez moi les yeux!!!!!"  ah, bonne idée, t'as raison, déjà qu'avec les yeux grands ouverts...

Pierrot négocie: " bon, Thierry, vous restez ici avec Michel, on va chercher du secours et on vient vous tirer de là. Michel, surveille-le bien, parce que..."  ouais, il a intérêt à faire gaffe à son frère...

Pierrot traverse sur des œufs cette vire, serre bien fort les aromates, tremble à son tour sur l'arbuste, sonde le gaz, grimpe la proue et me rejoint à l'arbre géant. 

bon, ça nous lâche un peu,  au dessus, c'est plus serein: une forêt très raide, trempée, glissante, mais plus de problème en vue pour le moment.

on essaie par cris d'expliquer à ceux d'en bas qu'on a réussi à passer puis on monte la pente au pas de charge: faut pas qu'on les laisse trop longtemps là dedans, y vont crever de froid... et puis Thierry n'est pas vraiment zen.

on débouche sur la piste: on fait des repères parce qu'avec l'heure qui tourne à fond, on risque de revenir de nuit...

on court sur la piste. 5, 10 km?? cette fois, on est réchauffés. affamés, mais réchauffés. tiens, pas tellement crevés, d'ailleurs, on n'avait pas eu le temps d'y penser. la piste est emportée en plusieurs endroits... ben pour passer en voiture, c'est cuit! on court toujours, on marche un peu. sacrée pluie! nous avons 22 ans, et heureusement parce que ça commence à faire un sacré tas de calories grillées, et ce n'est pas fini.

une image se superpose un instant à celle de cette piste arrachée dans la montagne mouillée: très loin d'ici, à cet instant, dans le sud de Paris, sur une autre planète ou personne ne crève de froid sur une vire étriquée, un homme en costume sec et repassé déplie puis affiche soigneusement sur la porte de l'ENSET, le grand listing vert pâle et blanc des résultats de notre agrégation de génie mécanique... tu crois que c'est possible, Pierrot, ça existe ou bien c'est des hallucinations??? tu crois qu'on est en train de déconner plein tube? c'est possible qu'il se passe des choses tellement différentes qui nous concernent au même moment à des endroits si différents? pour l'instant, on s'en fout, faut sortir les potes de là.

on arrive finalement en trottinant au hameau de Chateauneuf d'Entraunes, il pleuviotte encore... un peu de brume s'accroche aux champs, ça serait presque pittoresque.  première maison du hameau, on frappe..."entrez"...on entre... il fait tout noir là dedans... puis on distingue vaguement  plusieurs personnes assises autour d'une table rustique... la femme qui nous a ouvert apporte sans un mot une serpillière pour que nous ne salissions pas son plancher... chaleureux.  nous comprenons enfin l'effet surréaliste que nous faisons! en short et T-shirt déchirés, trempés, boueux, hirsutes, écorchés, essoufflés, nous nous découpons dans l'ouverture de la porte sur fond d'orage, dans cette pièce plongée dans la pénombre par une coupure d'électricité. nous devons ressembler à des yétis...

l'ambiance est longuette à se dégeler.

le vieil homme n'en revient pas: " vous venez des "Tourres" ??  par la Barlatte??  mais... mais... il y a la piste!" cantonnier, il  passé sa vie à entretenir cette piste, que dis-je, à se battre contre la montagne qui voulait lui déglinguer sa piste, lui bouffer des pans entiers, lui grignoter les bords, lui mettre des tas de rochers dessus. inlassablement, pendant 30 ans, il a lutté, et le fait que des blancs-becs négligent cette piste pour se mettre dans ce ruisseau maudit est une insulte au sens même de sa vie. "c'est très dangereux, la Barlatte, ils n'en sortirons pas, personne n'en sort jamais vivant...". une farouche et antique superstition s'accroche à cette clue. brrr...

Bon, on philosophera plus tard, le téléphone ...

c'est la première fois que je déclenche un secours, je ne suis pas très fier, mais l'urgence me fait ravaler mon amour propre. j'apprécie que le gendarme ne me fasse pas la leçon. en fait, son ton cordial et réconfortant me surprend même. je lui décris la situation de nos deux compagnons. je m'attends à ce qu'il ait "tout le matos", un treuil, un hélico, je ne sais quoi, que nous soyons relégués au simple rôle d'éclaireurs, mais non, ce n'est pas le PGHM. tant pis, ils ont quand même à nous proposer leur sens de l'organisation, quatre paires de biceps en bon état, et une corde un peu courte. on complètera avec notre propre matos.

le soir d'été tombe déjà pendant que nous attendons les gendarmes. il ne pleut plus, toujours trempés, nous n'avons plus froid, mais nous pensons à nos camarades, là bas dedans... un temps d'arrêt dans cette urgence, c'est étrange. on regarde la brume se déchirer... on attend.

les gendarmes arrivent, il fait presque nuit, et le rythme reprend: vite, vite... un habitant du hameau propose son 4*4 pour trimballer tout ce monde. peut être pourra t on passer la partie effondrée? hé ben non, ça ne passe pas, on continue à pieds... vite, vite...

on dégringole la forêt suspendue, vite, vite, on retrouve les repères juste au dessus de l'abri de nos potes... il fait nuit noire maintenant. on braille des encouragements aux deux prisonniers, par dessus le grondement du ruisseau toujours gonflé, et on sent le soulagement et même l'incrédulité dans leurs cris. ils s'étaient résignés à passer la nuit ici, accroupis sur leur vire humide, abrités par les lambeaux d'un sweat-shirt trempé qu'ils avaient déchiré pour se faire une couverture.

Pierrot disparaît dans le noir, en rappel jusqu'à leur vire, avec des fringues sèches et un peu de bouffe.  notre corde est assez longue, mais pas celle des gendarmes. faudra hisser tout ce petit monde.

je ne maîtrise pas la technique de mouflage, mais les nombreux bras suffisent à arracher du sol Thierry, qui gueule son désespoir aux étoiles , pendouillant en "fil d'araignée" dans le noir  à 100m au dessus d'un canyon en furie. 

la corde se bloque: "faut pas traîner, dis-je aux gendarmes, dans sa terreur, il est capable de se décorder et de sauter..."

et on tire comme des ânes sur cette corde, les cris redoublent, mais ça repart.

Pierrot et Michel, en bas, voient tomber des tas de bois mort... Thierry vient de traverser un arbre: mus par notre détermination, nous n'avions pas envisagé cela... on n'en sait rien, on tire comme des bourrins. il débarque tout égratigné sur la pente herbeuse, et son premier geste est de se cramponner des deux bras à un bon gros mélèze.

il est 23heures lorsque nous concluons le secours par un génépi avec les gendarmes, au hameau qui nous a accueillis...

 

épilogue

Juillet 1983, Pierrot, Michel , un autre Michel et moi attaquons (c'est le mot), la Barlatte de bon matin. de bon matin, parce qu'en montagne, c'est plus sûr, et cette fois, hein, pas de blague...

combis épaisses, bidons étanches, 90m de corde, 10m de cordelette, sangles, mousquetons, 8 pitons, deux marteaux, réserve de bouffe méga-énergétique... on pourrait attaquer une face nord des alpes, n'étais-ce les combis. Météo béton pour un mois au moins, grand ciel bleu foncé...

chambres à air gonflées dans les sacs, aussi, sinon, au premier saut, plouf, on coule, avec cette ferraille!

Michel que l'échec de son feu mort-né et ses dix heures à se cailler, impuissant, ont durablement marqué, a investi dans un kit "allume tout": un barreau de magnésium dont on gratte des copeaux, et une pierre à feu. c'est du rustique, mais il l'a testé à fond, ça prend même dans un milieu très humide, même sous une pluie battante. depuis lors, et maintenant encore, il vit avec ça dans la poche dès qu'il sort en montagne. et ça lui a bien servi, mais ça, c'est une autre histoire

on en rigole: ah ah ah, cette fois....tremble Barlatte!

évidemment, bien protégés par 5mm  de néoprène, l'affaire a une autre allure! après la cascade, franchie en rappel dévié, je me laisse dériver sur le dos, béat, en regardant le ciel bleu, éclaboussé par les embruns, bercé par le clapot, le cou baigné par l'eau tiède de la combi. je savoure!

le ciel bleu? heu... non, on ne le voit pas vraiment, les parois se resserrent tellement qu'elles le cachent à la vue à cet endroit. m'enfin, la dernière fois que je l'ai vu, il était bleu.

les embruns?...hum... je suis bien loin de la cascade maintenant... oh???? c'est pas vrai, c'est pas vrai, C'EST PAS VRAI!!!!  putain de Barlatte, les gars, il pleut encore!!!!

 

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