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retour: le bétisier Février 1984. crête de l’Autapie, haut Verdon. Bon sang, quel brouillard ! Nous avons beau connaître le coin, y être passés en skis dix fois, vingt fois ... et cette corniche à gauche, tapie dans la purée de poids… mieux vaut se tenir à distance, nous sommes tous d’accord. Quelques flocons virevoltent. Déjà, la lumière se fait plus terne. Nous avons quitté le téléski de l’Autapie, vers trois heures. un peu tard ? La nuit tombe vers cinq heures…par beau temps, parce que, là… Nous sommes cinq, tous bons skieurs, partant pour ce magnifique hors piste de une heure. une formalité, une friandise par grand beau ... Aujourd'hui, il serait encore temps de faire demi tour, pour retrouver les pistes du Seignus…mais nous connaissons bien l’itinéraire, le timing est serré, mais ça doit aller, et puis il y a de la « peuf » partout. L’idée ne nous effleure pas. nous progressons prudemment vers le Sud, en suivant la
ligne de partage des eaux entre le haut Verdon et le vallon de On atteint la rupture de pente : bientôt, nous allons pouvoir basculer à gauche, puis ce sera la forêt, et la piste forestière, qui nous ramènera à Chaumie, notre hameau et ses chalets. Il neige carrément, maintenant. Une trouée dévoile la
grande pente neigeuse que nous avalons en quelques grandes courbes, en serrant
bien à droite pour éviter Georges me rejoint, nous regardons les autres tailler de
grands « S » dans On regarde en bas : un immense vallon blanc au lieu de la crête que nous imaginions. Ah, merde, c’est le vallon de Rest, sur le mauvais versant de la crête !!! On s’est gourés !! Comment est ce possible ?? On a trop tiré à droite, en voulant se tenir à distance de la corniche ! Aïe !! ça y est, nous venons d’entrer de plain pied dans un bon gros plan galère. Remonter ? avec de la poudre jusqu’au ventre et les
skis sur l’épaule, il fera nuit avant que nous n’atteignions Nous sommes équipés pour du ski hors piste, pas pour une course en montagne : pas de corde, de crampons, de baudrier, … Une seule certitude : la nuit ne va pas tarder, et il
neige de plus en plus fort. C’est un piège à rats… on peut bivouaquer dans
un trou à neige, il ne fait pas trop froid, nous sommes bien couverts, mais en
bas, ça va être Pas de portable en ces temps reculés, et puis en général, les portables ne passent pas lorsqu’on en a vraiment besoin… Bon, on traverse à gauche vers les barres, en économisant l’altitude. Il doit bien y avoir un point faible ! La lumière glauque de cette fin de journée d’hiver n’est pas particulièrement réconfortante et pour l’instant, le point faible, c’est le moral des troupes. Certains se voient morts, le disent, et ça ne fait pas avancer le schmilblick. Michel, le « survivant » de la Barlatte, résiste bien. On en a vu d’autres… l’autre Michel, embarqué par hasard dans cette galère, un peu étonné par ces évènements, ne dit rien, et reste zen. On domine la forêt qui domine les barres, qui dominent le hameau de Chasse. Enfin, on pense parce que pour ce qui est de voir... Michel, le local de l'étape, sait qu’il y a un chemin d’été qui serpente là dedans. Le chemin doit être tapi sous la neige, quelque part… Là où il y a un chemin, il y a une volonté, on peut retourner l’adage, si cela réconforte les défaitistes. Pour ma part, ça ne me convainc guère, parce qu’un chemin en corniche, j’ai appris sur le terrain qu’en hiver c’est virtuel, ça ne sert pas à grand-chose, et tu vois, c’est pas vraiment l’été, là… mais je ferme ma gueule de toutes mes forces… si ça peut remonter le moral… Heureusement que la neige colle, si c’était de la glace… La nuit tombe, la neige aussi, on n’avance pas. Au chalet, les autres doivent être morts d’angoisse. De fait, en ce moment, Cathy essaie de donner le change du mieux qu'elle peut aux parents de Georges et Claire, qui téléphonent toutes les demi-heures. On s'arrête encore, on suppute : peut être ont il déclenché un secours ? On écoute… hé ! arrêtez vos conneries, avec ce temps, cette neige, la nuit qui arrive, aucun hélico ne volera, aucun secours à pied ne se lancera non plus, les pentes doivent être chargées, la haut, faut se démerder tous seuls, allez, en route… c’était pas une bonne idée, j’aurais dû me taire. Et puis même : on n’est pas dans la bonne vallée on serait trop loin de la zone de recherches. C’est dingue ce que les défaitistes sont militants. Ils sont cons : un chemin, un hélico… pourquoi pas un porte avion ? J’enrage. J’ai tord d’enrager, c’est clair, j’ai fait ma part de conneries, et ça m’énerve. Mais quand même … Surtout, ne plus l’ouvrir, ne plus l’ouvrir, ne plus l’ouvrir…allez, ta gueule, cherche et descends. C’est très raide, on louvoie dans les arbres à la
recherche d’une langue de forêt qui sécuriserait notre descente. La
visibilité est à Un bout de falaise. Stooop, ça passe pas, ne descendez
plus!! . On remonte, on brasse dans la fraîche, on traverse, on descend, on
recommence. Hé Michel, elle fait Maintenant, la lassitude a lissé les animosités, dissout les accrochages au sein du groupe. On marche, on brasse, on glisse, on se relève, on se cramponne aux skis ou aux arbres… Pile au dessus du pont ! Quel bol ! Au dessous de nous, les lumières du hameau de Chasse scintillent dans le crépuscule blanchâtre. Il suffit de se laisser glisser sur les dernières pentes, en chute à demi contrôlée, à demi amortie jusqu’à la rive. Six ou sept maisons. Y’a une cabine ici, un téléphone, quelqu'un? Oooo- oooooh ?? Pas âme qui vive, on dirait un village fantôme de chercheurs d’or au Canada. L’éclairage municipal verdâtre dans la ruelle déserte, des congères contre les façades, les flocons dans le halo des lampes, la porte du petit cimetière, silence…… quelle ambiance… Heureusement, la neige a recouvert la piste de Chasse. Nous glissons, poussons sur les quelques kilomètres qui nous séparent de Villard, où nous finissons par trouver une cabine. Soulagement à Chaumie. Pauvre Cathy, toujours au téléphone dans les pires plans, à se demander si nous sortirons vivants de ce coup-là, encore une fois…
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